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L'hypertexte comme métaconstruction
Comme tout médium, les nouvelles technologies --sous leur dimension performative d'outils permettant l'accès et la manipulation des informations-- favorisent un développement autoréférentiel de la communication, des systèmes codes qui leur sont propres, ainsi que de leurs propres canaux de transmission et leurs propres modes de participation et d'interaction. En relation à cette codification du langage, l'hypertexte devient aujourd'hui toujours davantage un des principaux vecteurs de communication, à savoir une métaconstruction propre à la société de réseau.
" The medium is the message ", Marshall Mc Luhan, 1969
Toute technologie fait intégralement partie de notre appareil sensitif ; non pas un corps étranger mais un prolongement de nous-mêmes qui étend l'ensemble de notre sphère. En tant que médium, elle exerce un impact direct sur nos modes de communication mais aussi sur la perception et la compréhension que nous avons de l'environnement et par conséquent sur notre manière de penser, de dire et surtout de construire cognitivement l'univers.
Les innovations technologiques, comme extensions des capacités et des sens humains, reconfigurent la société qui les a créées. L'imprimerie par exemple, avec ses codes sémantiques, ses structures narratives et ses modes de communication, n'a pas uniquement influencé les procédures de production économique ou de marketing, mais aussi tous les autres domaines de la vie, de l'éducation à la planification urbaine. A l'évidence, puisqu'elles ont de tels effets sur la société, les différentes technologies de la communication ne peuvent être rangées du revers de la main dans la catégorie insignifiante des simples supports matériels, indépendants des logiques et des codes qu'ils mettent en place.Comme l'a souligné Niklas Luhmann, la communication (qui se base toujours sur une technologie) ne peut faire l'économie d'un code sémantique propre qui construit et transmet un message, une pensée spécifique. La signification du message n'est pas fondée dans les intentions de l'auteur, mais dépend d'une construction de second ordre qui, se jouant des prétendues intentionnalités subjectives, détermine le champ de la communication. Annoncé par l'avènement des réseaux, le passage d'un mode de communication à un autre --du texte à l'hypertexte-- rend la construction du monde opérée par le message et de sa signification directement dépendante des supports digitaux et des codes qu'ils emploient.
Numérisé, un texte n'est plus totalement comparable à son équivalent imprimé : d'une part parce qu'il doit incorporer des paramètres complémentaires à sa formalisation et à sa localisation (code, hyperliens), et d'autre part parce que sa dématérialisation le rend instable, éditable, polymorphe, transformable dans sa nature et dans sa représentation, et transférable instantanément. La dématérialisation et la codification de l'information en données immédiatement transmissibles permet de lier des éléments dispersés sans "continuum physique " et de concevoir une nouvelle forme d'écriture/structure, à savoir l'hypertexte.
Plus qu'une simple numérisation du texte, l'hypertexte incorpore des liens mais aussi les instructions nécessaires à sa propre mise en page (présentation/représentation), à son codage/décodage (type d'alphabet/langue, protocole de transfert) et à son indexation. L'adresse http://www.surf.to/index.html, par exemple, est " associable " à un hyperlien mais sa structuration traduit certaines des autres caractéristiques de l' hypertexte. Le processus de traitement et de transfert de l'information en séquences binaires (signal) est traduit par le préfixe http, hyper-text-transfer-protocol, révélant la nature digitale et transmissible de l'hypertexte. Le suffixe html, hyper-text-markup-language, traduit le format, le code utilisé pour reconstituer l'information à partir des data binaires. Ce code est composé de "tags" comme taille (size), couleur (color), contenu (content), etc. En soi, un hypertexte est formé non seulement d' un contenu mais également des informations nécessaires à sa matérialisation. Bref, il devient alors fondamental de constater que dans l'hypertexte, chaque signe, chaque couleur, chaque hyperlien contribue à la formation du sens. Le code n'est ni externe ni même orthogonal à la communication ; il n'en est pas le vecteur mais la communication elle-même.
Mais parler de l'hypertexte comme un simple système de codage réduirait abusivement l'horizon.
Confronté à l'accumulation infinie et indéfinie d'information, le monde scientifique et universitaire a d'abord pensé l'hypertexte comme un mode de structuration de l'information sans qu'une technologie prédéfinie lui soit associée. Chaque recherche scientifique se basant sur des acquis préalables et cumulatifs, la multiplication des passages référentiels ou la présence d'un texte dans un autre (intertextualité) ont poussé tant à la création d'un réseau rassemblant les connaissances (fragments) qu'à la mise en place d'un système de pensée relationnelle (hyperliens) capable d'intégrer simultanément tous les systèmes d'archivage et d'indexation connus. Dans les projets précurseurs " Memory expander " de Vannevar Bush (MEMEX, 1945) et " Xanadu " de Theodor Nelson (1960-65), les principes de l'hypertexte était déjà énoncés, l'un augmentait principalement le fonctionnement de notre pensée et de notre mémoire ainsi que son application à des machines (" as we may think ") , l'autre inventait le terme et élevait le potentiel des technologies numériques et informatiques dans un tel fonctionnement." L'hypertexte est un système d'organisation des données et un mode de pensée ", Theodor H. Nelson 1981
Comme le langage parlé et le texte, les inventions les plus fondamentales dans le développement de la pensée, l'hypertexte agit implicitement sur la transformation de la structuration et de l'expression de notre pensée. Le passage du texte à l' hypertexte ne marque pas simplement le passage d'une technologie à une autre, du support imprimé au support digital, mais plus radicalement le passage d'une pensée cartésienne et structuraliste à une pensée en système autoréférentiel et, surtout, autopoïétique.
Un système fonctionne sur base d'un complexe de règles, de codes, de sémantiques, de contingences, de fonctions, reliés de manière non aléatoire et clairement distincts d'éléments similaires appartenant à d'autres systèmes. L'hypertexte est une modalité de communication basée une forme systèmatique d'organisation spatiale des données, assurant la transmission de l'information, composé de fragments multiples interconnectés et tissés dans un réseau à l'aide d'hyperliens. La matrice électronique ou le réseau, coeur de l'hypertexte, constitue un ensemble continu de systèmes médiatiques (www) où se construit le sens. Dans ces environnements, une information n'est jamais indépendante, elle est déterminée par ses liens relatifs (la structure dans laquelle elle s'inscrit). Contrairement à une structure linéaire où chaque information détient une position figée, l'hypertexte adopte une structure multilinéaire où les informations n'ont plus qu'une position relative et temporaire, cause et effet des interactions entre informations ou entre informations et lecteur.
Liée à sa dématérialisation, la manipulation ou l'édition de l'information rend l'acte de lecture totalement solidaire de celui d'écriture, influençant profondément les rapports entre auteur et lecteur et surtout la manière dont nous expérimentons l'information. Le lecteur est un élément actif de l' hypertexte, non seulement dans l'édition du contenu mais aussi dans la reconfiguration permanente de la structure du texte.
" Les lecteurs, en se déplaçant à travers le réseau de textes, déplacent continuellement le centre de leur investigation et de leur expérience, et déforment ainsi les principes d'organisation du texte. En d'autres mots, l' hypertexte procure un système infiniment recentrable, dont le point focal dépend du lecteur " George P. Landow, 1992.
L'hypertexte est généré par l'assemblage de fragments textuels plus ou moins in/dépendants, dont la continuité de lecture ne se fonde pas sur l'organisation linéaire et figée de l'information, mais sur ses développements successifs dans le réseau. De cette manière, un hypertexte apparaît tout autant déterminé dans son sens et dans sa forme par son contenu spécifique que par son code et l'architecture invisible de ses liens. A travers les différentes formes d'interconnexion - nuds, chaînes, suites...--, l'hypertexte génère de multiples séquences de lecture. Il est pratiqué comme un espace non-linéaire, ou plutôt multilinéaire ou multiséquentiel. Le lecteur ne dispose pas d'une vision globale sur l'ensemble de la structure (l'infinité du système-réseau et la transformation permanente inhérente à ces médiums rendent d'ailleurs compte d'une certaine impossibilité), il interagit dans l'espace limité du fragment et de ses diverses liaisons. Précisément parce qu'il se pose en lecteur d'hypertexte, il se déplace dans un système d'information infini, posant des choix à tout moment.
Le sens spécifique d'un hypertexte dépend de la trajectoire que le lecteur emprunte. Il offre ainsi une nouvelle compréhension de l'espace écrit, non plus dans une organisation prédéterminée et linéaire rendant compte du point de vue de l'auteur, mais dans une forme interactive et multilinéaire rendant compte des points de vue du lecteur. Cette interaction produit un cheminement individuel, représentatif d'une association d'idées, de l'évolution de la perception et de l'intérêt d'un individu ou plus analytiquement de son mode de pensée. Dans ce rapport, la consultation d'information, sans parler de l'édition, est elle-même productrice d'information, d'où l'autopoïèse du système. Chaque parcours constitue une nouvelle information, une organisation temporaire de fragments, rappelant que dans un texte la structure, l'articulation ou l'ordre sont aussi importants et producteurs de sens que le contenu lui-même.
© LAB[au] 2000