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L'hypertexte comme système comportemental
D'un point de vue purement technologique, l'hypertexte est un système de transmission et d'organisation des informations basé sur des processus de computation des données (code) et sur la mise en place d'interconnections (structure/réseau). Il est un mode de communication dépendant d'une technologie délivrant non seulement un message (contenu) mais également, à travers son code et sa structure, un sens spécifique. Ce sens spécifique contenu dans la méta-construction de l'hypertexte, le définit comme un méta-langage, un complexe entre technologie, structure et contenu, qui influence profondément notre manière de communiquer, de comprendre et de percevoir.
L'Hypertexte se structure sur des interconnections (hyperliens) et des processus de computation entre des unités d'information. Si la technologie en elle-même est porteuse d'une signification qui conditionne notre manière de formuler et de comprendre un message, l'hypertexte comme médium va plus loin en représentant par sa structure d'hyperliens des relations mentales et cognitives, une reproduction de schéma de pensée qui fonctionne par association (hyperlien). L'hyperlien amène à l'introduction productive de l'utilisateur dans le système d'interconnexion (l'interactivité) et de l'hypertexte comme un système d'enaction partant de la mise en relation de pensée et action. L'hypertexte est ainsi un langage d'actions productives basé sur des processus cognitifs et mentaux qui en " enactant " une signification peut être rapproché des modèles de fonctionnement neuronal, il est un système comportemental.
"As we may think"
Vanevar Bush, 1945A l'origine des sciences de l'information, le MEMEX de Vanevar Bush fut une des premières études menées sur un objet technologique dont le but était d'accroître nos capacités mentales et cognitives. Conçu comme l'extension de notre mémoire, le MEMEX mettait en place quelques-uns des principes de l'hypertexte, particulièrement en proposant un système d'archivage basé sur des associations (hyperliens), un processus non plus exclusivement relatif au contenu mais aussi à la qualification/structuration que nous lui appliquons. Ce processus de traitement ou d'indexation de l'information impliquait dés lors, par la logique computationniste et les conditions d'interfaçage homme/machine, la naissance et le développement conjoint des sciences cognitives et des sciences informatiques, surtout si l'on considère que le but d'un système comme le MEMEX était de sauvegarder un schéma de pensée, une structuration temporaire de l'information, comme le fait notre mémoire.
Le MEMEX suit ainsi la logique computationniste déterminant la cognition de notre cerveau, comme un traitement d'information (computation), un système qui effectue sur des symbole (sémantique) des opérations selon des règles (syntaxe).
En effet, dans notre mémoire, l'information est stockée sous forme d'unité de sens, des représentations construites, des blocs identifiables qui ne sont néanmoins jamais totalement indépendants d'un contexte et d'une série d'associations que nous leur appliquons de manière consciente ou inconsciente. Ce processus est devenu dans le MEMEX une méthode d'indexation, non plus relative au contenu lui-même (ce que nous retenons) mais plutôt au comment et pourquoi non retenons ce contenu (processus cognitifs). Dans le cas du MEMEX comme celui de l'hypertexte, les associations ou les hyperliens fournissent un " contexte " au contenu spécifique de l'unité d'information, une série d'informations qui lui sont relatives, ils constituent donc une information en eux-mêmes mais une information qui apporte un sens complémentaire au sens propre d'un message, un sens basé sur des associations (structure). Ce sens contenu dans l'articulation particulière de fragments d'information, exprime bien sur une logique structurelle mais surtout un individu ; la logique d'associations libres définie par l'utilisateur représente la structuration d'une pensée qui lui est propre et qui le qualifie. Au contraire des systèmes d'archivage et d'indexation précédents qui se sont tous voulus plus ou moins universel, le MEMEX fut conçu comme un objet personnel dont le fonctionnement se basait sur les processus cognitifs constituant le fonctionnement " de base " de notre cerveau. Dans leur dimension " archivage ", le MEMEX ou l'hypertexte peuvent ainsi se définir comme des extensions du cerveau humain, une structure décrite par les processus qui catégorisent et lient les idées par une indexation associative du savoir.
Par contre l'hypertexte n'est pas, comme le MEMEX, un système personnel/individuel ou un système d'indexation manipulé par un utilisateur et destiné à la seule consultation de celui-ci, mais une modalité de communication donc un système interpersonnel. Elevé au statut d'un langage d'échange, un protocole de transfert généralisé, l'hypertexte se comprend comme un système de communication introduisant l'utilisateur comme partie productive et corrélative du système d'interrelation. La construction d'un hypertexte implique donc la mise en place consciente du contenu et des liens par un " auteur " avec l'intention d'être perçu par d'autres personnes. Pratiquement ces relations entre " informations " (textes par exemple) étaient déjà présentes dans le texte imprimé et furent dénommées sous leurs multiples manifestations par les concepts d'intertextualité ou de métatexte mais l'hypertexte, et la technologie qu'il emploie, combine ces relations à une expérience donc à un lien d'action/réaction qui unit le lecteur au médium (interactivité). Si cette association d'informations (la structure-contexte) produit un sens, c'est essentiellement parce qu'elle est soumise à l'interprétation et à la cognition de chacun. L'interprétation comme la cognition se définissent tous deux comme le rapport mutuel que l'on peut établir entre une source d'information (structure et contenu) et l'association (interprétation/représentation) ou la reconnaissance (cognition) du sens qu'elle porte. Ils sont des processus d'extraction du savoir qui font intégralement appel à la participation active de l'utilisateur et à son implication dans l'élaboration d'une communication, un rapport définit dans l'hypertexte par l'interactivité et le rapport d'enaction qu'il met en place. Par conséquent, la mise en place de liens dans un hypertexte permet non seulement aux auteurs mais également aux lecteurs de créer des associations, entre différentes unités d'information ou entre différentes idées relatives, qui ont un sens pour eux. L'hypertexte n'est donc pas un simple système d'archivage, même si cet archivage incorpore en soi la représentation de schémas de pensée ou d'un structure d'associations, il est un système comportemental incluant des processus cognitifs et à travers l'interactivité des processus d'enaction. En d'autres termes, l'utilisateur est totalement impliqué dans une expérience (perception) qui à travers l'interactivité fait appel à son pouvoir cognitif et à son interprétation (association / choix), un processus qui peut révéler ses intérêts et surtout son comportement.
Par conséquent dans le domaine des nouveaux médias, il importe de comprendre la relation qui s'établit entre d'une part la perception (l'utilisation des sens), la reconnaissance ou la compréhension et la représentation (l'extraction du sens), et d'autre part l'action qui en résulte (la production du sens).
En soi le parcours d'un hypertexte (interaction) ne produit pas que de l'information, il produit à travers des processus cognitifs un sens dont l'extraction dépend de la technique de computation utilisée ou du but recherché. Ainsi parmi les techniques qui suivent et enregistrent les parcours des utilisateurs sur Internet figure le tracking et le profiling.
Le tracking opère comme un dispositif qui collecte des informations sur des utilisateurs d'une manière " statique ", de la configuration matérielle de leurs ordinateurs jusqu'au informations personnelles, ou d'une manière " dynamique " en suivant à la trace leurs évolutions dans le réseau. Le but du tracking est essentiellement d'établir des groupes cibles, d'analyser statistiquement les informations collectées pour en déduire des classes sociales, des groupes d'intérêt et aussi le comportement des utilisateurs, c'est le mapping des utilisateurs à l'échelle du groupe. Cette analyse est souvent utilisé pour améliorer la conception et l'ergonomie d'un site qu'à établir un plan marketing à des fins de publicité ciblée. Ce procédé est typiquement effectué sans que l'utilisateur en ait conscience.
Les techniques mises en uvre dans le profiling sont similaires mais les buts et surtout l'utilisation faite des informations changent. Plus que le tracking, le profiling est une analyse du parcours de l'utilisateur dans un hypertexte ou dans un réseau. Ce parcours à travers l'information structurée produit un sens spécifique. L'importance et la validité du profiling dépendent donc de l'indexation des contenus, de la mise en place de liens ou de systèmes graphiques dont l'impact cognitif et l'interprétation sont connus ou reconnus. Bien sur le profiling peut s'établir sur les mêmes bases statistiques que le tracking mais aussi par une analyse sémantique des interactions par rapport à l'indexation (sémantique et cognitive) des contenus. Le profiling consiste donc à extraire le sens produit par les interactions de l'utilisateur dans le but de comprendre ses comportements. Il s'agit du mapping des utilisateurs à l'échelle individuelle, de la construction d'un profil sociologique jusqu'à un profil psychologique, et du reformatage de l'information en fonction de ce profil. En effet le profiling inclut des éléments pro-actifs comme l'affichage " personnalisé " de certaines informations prioritaires par rapport à son intérêt plutôt que d'autres informations généralistes.
Le profiling contient donc des méthodes qui en qualifiant l'utilisateur par ces interactions pourraient aboutir à la constitution d'une véritable identité " virtuelle ". Mais de telles démarches ne peuvent réussir que si le processus de profiling se passe en toute transparence et que l'édition des informations contenues dans le profil est permise. L'utilisateur en gagnant en accessibilité ou en tirant profit d'agents intelligents mis à sa disposition pourra alors valider son profil par une utilisation et un intérêt commun avec les producteur de contenu (du média).
L'hypertexte comme système comportementale basé sur des processus mentaux et cognitifs (neuronaux) affectent autant le corps social (langage) que l'individu (enaction). Comme langage (code) il reconfigure non seulement des " schémas de pensée " (sens - sémantique) mais aussi nos sens (perception). L'hypertexte en assemblant des processus de computation et de communication dans un seul système cohérent est un modèle d'analyse, d'organisation et d'interaction spatio-temporelle de l'information, démontrant les implications des nouvelles technologies dans la société de l'information et des réseaux - la société postindustrielle.
© LAB[au] 2000